Tous les hommes sont des poètes et tous les poètes sont des femmes – synthèse

J-Cl. Pinson, 22 mars 2013

 

Merci, Jean-Claude Pinson, pour votre propos à la fois savant et vivant, existentiellement engagé.

D’emblée, vous rappelez le mot d’Aragon confiant, en 1926, le soin de l’homme à la sensibilité et à l’imagination après « la dialectique de la raison » qui a fini par faire se retourner, au XXe siècle, la raison contre elle-même et le monde (selon Adorno et Horkheimer). L’art moderne, dans sa propension à l’excès (héritée des religions, selon P. Sloterdijk), a alors conféré à l’éthos de l’artiste une hyperesthésie, déjà diagnostiquée par Baudelaire comme provenant de la compagnie des femmes, et qui peut encore être exacerbée par l’industrie culturelle de masse de notre époque.

Cette hyperesthésie, ouverte à la pure différence (contrairement à l’éthos du philosophe), peut être retrouvée du côté de l’animal, même par-delà la mort (selon J. Beuys), l’homme étant, au contraire, « crispation contre le libre glissement dans l’Ouvert » (dites-vous en référence à Rilke et R. Barbaras). Mais, rectifiez-vous, cette hyperesthésie est à la portée de tout homme, notamment dans l’expérience amoureuse, mais aussi dès l’existence ordinaire ouverte à la « vis poetica » (M. de Certeau), l’homme générique étant donc en capacité de devenir artiste, l’art lui-même devenant alors une dimension à part entière de l’être-au-monde (entendue au sens de Merleau-Ponty). Cela démultiplie l’expérience esthétique, qui devient une esth/éthique (selon W. Morris) conférant à l’esthétique une véritable portée éthique qui permet à l’homme de devenir le poète de ses affaires les plus ordinaires (comme le dit Nietzsche lui-même).

Mais l’industrie culturelle de masse vient séparer l’homme producteur et consommateur de toute véritable beauté, en ce qu’elle lui « inflige des désirs qui nous affligent » (selon A. Souchon), ce qui conduit le monde contemporain à un populisme industriel qui épuise l’homme dans sa lutte pour la subsistance en instrumentalisant sa libido, dites-vous en référence à B. Stiegler. Cependant, insistez-vous, les hommes/sujets résistent à ce conditionnement par une pratique analogue à celle de la « perruque » des ouvriers du XIXe siècle, ce qui démocratise la pratique artistique et fait la multitude artiste, dans le contexte sociologique de la perte d’hégémonie du travail industriel qui ouvre les travailleurs eux-mêmes à un cognitariat en même temps qu’au précariat (selon T. Negri), manifestant ainsi une résistance po/éthique au pouvoir bio-politique, qui l’ouvre à un poétariat à nouveau disponible à l’Ouvert – ce qui justifie la première moitié du titre de votre conférence : « Tous les hommes sont des poètes ».

Vous en venez alors à la seconde moitié de ce titre : « … et tous les poètes sont des femmes » (que vous empruntez à Dominique Fourcade), bousculant au passage les catégories de la tradition philosophique qui concède au binarisme, sexuel notamment : le concept étant « « genré » sacrifie le sensible à l’intelligible en élevant l’art au spirituel, alors que le mouvement même des arts déconstruit le paradigme machiste, qui fait primer la volonté active sur la sensibilité réceptive, ce qui réhabilite notamment la flânerie baudelaurienne qui annonce, avec Nietzsche, le devenir-femme de l’art. Vous reprenez alors de Deleuze et Guattari que l’art dé-chaîne les désirs pour libérer les devenirs, moléculaires et non plus molaires, ce qui défait la domination dont la femme fait séculairement l’objet. Ce devenir-femme est ainsi mis au cœur de l’est/éthique qui féminise et poétarise l’existence tout entière, dans l’océan de toutes les pratiques qui embellissent le devenir démocratique de toute l’époque contemporaine, l’art émergent ouvrant de nouveaux territoires à une habitation proprement humaine du monde, qui réinvente le rapport de la sensibilité et de l’intelligibilité, le vouloir-faire faisant place au laisser-être, comme Barthes l’évoque dans ses Fragments d’un discours amoureux.

Ce nouveau paradigme, concluez-vous fortement, transfigure l’art d’une théodicée en une algodicée.

Joël Gaubert, le 30 mars 2013