Sylvain PORTIER : De la réalité du monde extérieur. L’exemple de Descartes

Conférence SNP du 18 novembre 2022

Merci, Sylvain Portier, de votre propos à la fois savant et vivant, et donc stimulant.

Après quelques éléments de biographie et de bibliographie relatifs à Descartes, vous nous proposez une lecture de ses Méditations métaphysiques (1641), d’inspiration rationaliste précisez-vous d’entrée, et qui portent sur les trois objets principaux de la métaphysique antique et classique : Dieu, le monde et l’âme, dont Descartes traite ici dans un style à la fois subjectif (en s’exprimant en mode « je ») et universel (sa réflexion valant pour tout esprit recherchant la vérité).

Puis, vous entrez dans la lecture des deux premières Méditations (sur les six que comporte cet ouvrage), qui mettent en œuvre un doute méthodique, qui n’est pas sceptique donc, en ce qu’il part à la recherche de vérités qui lui résisteraient et en seraient rendues d’autant plus indubitables, et qui donc le lèveraient. Ce doute, d’intention provisoire, se veut radical aussi en mettant en suspens l’essence et même l’existence de toutes les choses – sensibles aussi bien qu’intelligibles – que l’esprit humain tient habituellement pour les plus certaines dans les représentations qu’il en a, comme la réalité du monde extérieur par excellence. Sont ainsi passées en revue et soumises à l’examen les représentations sensibles, provenant de nos perceptions, qui pourraient bien nous abuser là où elles paraissent pourtant être les plus évidentes, comme à propos de l’existence même du monde sensible, précisément, qui pourrait bien n’être qu’un rêve, voire relever de la folie, ainsi que nos représentations intelligibles, comme celles des sciences mathématiques elles-mêmes qui sont pourtant censées être les mieux établies qui soient (comme 2 + 2 = 4). Cette radicalisation du doute s’opère notamment par le biais de l’hypothèse de l’existence d’un Dieu dont la puissance (l’omnipotence) – mais aussi la connaissance (l’omniscience) – nous tromperait sur la réalité de toute chose ; mais cette hypothèse ne tient pas, insistez-vous, car elle contrevient à la bonté de ce Dieu d’inspiration chrétienne, ce qui conduit Descartes à l’expérience de pensée la plus radicale, relative à l’existence d’un « malin génie » (intrinsèquement mauvais) qui pourrait bien nous abuser sur toutes choses, sa volonté mauvaise n’étant pas limitée, elle, par quelque volonté bonne (vous faites au passage une référence documentée au film Matrix qui présente des variations utiles à ce propos, mais qui demeurent moins « puissantes », notez-vous, que la méditation cartésienne).

C’est ainsi, poursuivez-vous, que le doute mis en œuvre par Descartes (méthodique, radical et hyperbolique : poussé jusqu’à sa limite) fait parvenir l’esprit du chercheur à une vérité qui lui résiste et qui est l’existence du sujet qui doute lui-même, puisque douter c’est penser et qu’au moment même où je pense je ne puis douter que je suis : « ego cogito (ergo) sum ». Cette position d’existence du « cogito » connaît des variations linguistiques dans les textes de Descartes, selon surtout la présence ou l’absence du mot « ergo » (« donc »), ce qui tend le statut épistémologique de cette première vérité (de ce « principe ») entre l’immédiateté de l’intuition intellectuelle et la médiateté de la démonstration méthodique. « Mais quel est donc ce je ? », vous demandez-vous alors avec Descartes : c’est une « res cogitans », une « chose qui pense », qui médite, mais aussi qui perçoit et qui imagine, ces dernières facultés, d’ordre sensible, faisant aussi l’objet d’une position purement rationnelle (ou intelligible) de l’esprit humain, qui s’en fait ainsi une idée claire et distincte.

Une telle détermination du sujet pensant, précisez-vous alors, implique à la fois le solipsisme et le dualisme, c’est-à-dire la solitude du penseur, lui-même duel puisque doué d’une âme (de façon indubitable donc) et d’un corps, dont l’existence n’est cependant pas encore acquise à ce moment de la recherche mais sera confirmée dans la sixième et dernière Méditation par l’intermédiaire de la position de l’existence de Dieu, à laquelle vous en venez maintenant. En effet, faisant l’inventaire des idées qui sont en l’esprit du sujet pensant, Descartes en remarque une qui n’est pas comme les autres, en ce qu’elle représente un être infini (Dieu) qui ne peut qu’en être lui-même l’auteur (le créateur) puisqu’en tant qu’être fini le sujet pensant ne peut pas en être l’origine, ce qui démontre l’existence objective de Dieu à l’extérieur de la représentation subjective qu’en a l’esprit humain, cette démonstration de l’existence de Dieu par l’examen de l’idée d’infini se redoublant de « la preuve ontologique » qui conclut de l’essence (de l’idée) de Dieu comme être parfait à l’existence effective de Dieu puisque l’existence est une perfection qui, comme telle, ne peut manquer à l’être parfait (troisième Méditation), ce qui fait alors sortir le sujet pensant de sa solitude radicale. Mais l’expérience de l’erreur humaine ne pourrait-elle pas faire douter de l’existence de Dieu, et tout particulièrement de sa bonté (voire de sa puissance), puisqu’il a créé l’esprit humain faillible ? Cependant, cet argument se retourne aussitôt à l’avantage de l’essence comme de l’existence de Dieu, puisque dans l’expérience de l’erreur ce n’est pas lui qui trompe l’esprit humain mais celui-ci qui s’abuse lui-même en faisant un mauvais usage de la volonté libre (et donc infinie, contrairement à son entendement fini) dont Dieu l’a généreusement pourvu à son image, ce qui conforte l’idée de sa bonté comme de sa puissance (quatrième Méditation).

Si donc l’existence de Dieu constitue la seconde vérité chronologiquement découverte par le cheminement (épistémologique) du doute, en ce qu’elle est déduite de l’analyse de la première vérité établie, qui est celle de l’existence et de l’essence du sujet pensant (le cogito), l’existence de Dieu (tout comme son essence) constitue bien la première vérité ou « le principe » dans l’ordre ontologique (de l’Être) puisque l’esprit humain (le sujet pensant) est lui-même précédé et créé par Dieu, dont l’existence et l’essence (la véracité notamment) conforte la confiance en soi de l’esprit humain dans sa recherche et sa détermination méthodiques de la vérité, ce qui permet la redécouverte progressive des choses précédemment mises en doute, notamment l’existence du monde et des êtres sensibles qu’il comporte (dont le corps humain, distinct certes de l’âme mais étroitement uni à elle, ce qui relativise le dualisme de la pensée cartésienne) : cela constitue donc la preuve irréfutable de la réalité du monde extérieur (cinquième et sixième Méditations), ce qu’il fallait démontrer ici, concluez-vous.

Joël Gaubert