Quelle morale pour quelle politique ? – synthèse

Joël GAUBERT, 21 novembre 2008

Si la politique vise à l’institution du bien-vivre ensemble, comment pourrait-elle se passer de la référence morale à quelque Idée du Bien, dont la connaissance théorique et l’application pratique seraient seules susceptibles de combattre le mal sous toutes ses formes (malheur, faute et injustice), par l’institution du gouvernement des hommes les plus sages intellectuellement et moralement, capable de convertir les citoyens à la vertu et la cité à la justice, et même au bonheur de tous et de chacun (sous la gouverne exemplaire du philosophe-roi chez Platon ou encore du législateur-philosophe chez Aristote) ? Mais une telle fondation de la politique sur une morale de la raison pure ne relève-t-elle pas d’une antique illusion métaphysique, à la fois fausse en ce qu’une telle Idée du Bien et du Juste ne serait qu’une chimère, et dangereuse en ce que son dynamisme idéo-logique pourrait bien alimenter la violence morale (par vertuisme) et politique (par autoritarisme) ?

L’exigence théorique tout comme l’expérience historique ne commandent-elles pas, alors, d’émanciper la politique de toute fondation morale (ou théoréthique) pour la rendre à ses dimensions proprement technique et pragmatique, en instituant un pouvoir politique qui soit plus fort et plus rusé que tous les hommes ou citoyens pris séparément et tous ensemble, et qui établisse un état de droit qui les pacifie à la fois collectivement (en jugulant la violence de leurs rapports réciproques) et donc individuellement (en les soulageant de la peur de la mort violente) ? Qu’un tel gouvernement soit établi par un coup de force et de ruse (comme chez Machiavel), ou bien par un contrat social (comme chez Hobbes), et qu’il s’exerce de façon autoritaire ou bien libérale (comme chez Mandeville ou Smith), il peut se montrer soucieux et donc s’autoriser moralement de la justice distributive qui attribue « à chacun ce qu’il mérite », par le fait de la virtù du Prince, « sévère mais juste », ou de « la main invisible » qui sublime les vices privés en vertus publiques, le concept positif du juste étant alors découplé de toute Idée métaphysique du Bien. Mais une telle politique de l’entendement calculateur, qui se présente comme « moralement décomplexée », n’exprimerait-elle pas, tout en la masquant, une éthique de la vie bonne conçue et pratiquée, cette fois, comme vie intensément puissante et plaisante, pour légitimer la domination de fait en autorité de droit, et donc augmenter ce qu’elle prétend ne faire que constater : la lutte de tous contre tous pour la puissance et la jouissance, redoublant ainsi le mal, comme malheur, faute et injustice (notamment sous la figure, la plus inattendue car la plus paradoxale, du « despotisme démocratique », comme nous en avertit Tocqueville) ?

Ne faut-il pas, alors, re-moraliser et même ré-enchanter la politique, en la fondant sur le sentiment de sympathie (Hutcheson, Hume), ou encore de pitié (Rousseau), qui permettrait de distinguer immédiatement et certainement le bien du mal, et donc satisferait le désir le plus profond de l’homme : celui de la reconnaissance égale de tous les hommes et citoyens, comme y appellent les démocraties contemporaines en mettant le droit naturel (moral) au principe du droit positif (politique), ou encore les droits de l’homme au principe des droits du citoyen, à l’appel d’une « politique de reconnaissance » qui vise à s’étendre à tous les domaines de la vie publique (économique, sociale, politique et culturelle) comme privée (jusqu’en amour et en amitié) ? Mais les meilleures intentions morales ne peuvent-elles pas, là encore, reconduire aux pires actions politiques, en ce que l’illimitation intrinsèque au désir de reconnaissance égale entraîne, logiquement et donc nécessairement, une insatisfaction croissante, une revendication exacerbée et même un ressentiment généralisé (comme y insiste Rousseau lui-même), qui risquent de faire imploser le corps social et politique (sous le coup de revendications victimaires concurrentes notamment) ? Une politique du pur sentiment ne peut-elle pas devenir plus féroce ou « terrible » (au nom d’un « bon coeur » au-dessus de tout soupçon) qu’une politique de l’entendement calculateur ou même de la raison pure (ainsi que H. Arendt l’analyse à propos de la Terreur sous la Révolution française) ?

Plutôt que de confondre la morale et la politique, que ce soit du point de vue de la raison pure ou du pur sentiment (ce qui conduit inévitablement à l’illusion moraliste en faisant prendre soit les Idées pures soit les bons sentiments pour des actions justes et contribue alors à accroître le mal au nom même de l’amour du Bien), ou de les séparer, comme le fait un entendement calculateur qui succombe à l’illusion « politiste » cette fois (qui administre, au mieux, une justice procédurale découplée de toute référence à quelque idée du bien, et conduit donc, au pire, à la justification idéologique d’un redoublement des inégalités et servitudes), il faut bien distinguer et articuler la morale et la politique pour fonder « une politique morale » (Kant) sur l’exercice d’un jugement réfléchissant qui accorderait droit de cité à un sentiment (désir de reconnaissance) et à un entendement (besoin de puissance) qui ne prétendraient plus se substituer à une raison (volonté de connaissance) devenue critique et autocritique, pour les réarticuler en vue d’« une vie bonne avec autrui dans des institutions justes » (Ricoeur). Cela nécessite une réinstitution des hommes et des citoyens, comme des peuples, en tant que sujets indissolublement éthiques, politiques et juridiques, par la médiation, notamment, d’une instruction et d’une éducation philosophiques, et donc de l’engagement public du philosophe dans le monde et parmi les autres, sous la figure non plus du philosophe-roi ou législateur (selon les Anciens) ni du conseiller du Prince ou de l’« expert de service » (selon les Modernes), ni même du militant des droits sociaux et culturels (à la contemporaine), mais d’un philosophe-éducateur (comme y appelle E. Weil), qui tâcherait de pratiquer une pédagogie schématisante, propre, certes, à remettre de l’expérience historique dans l’exigence éthique, mais aussi et surtout, à remettre de l’essence morale dans l’existence politique, notamment à l’occasion d’événements historiques à la fois singuliers et exemplaires, et donc susceptibles de redonner quelque espoir en ce sens, en touchant au sublime et suscitant l’enthousiasme.