mondialisation et perte du monde – synthèse

Franck FISCHBACH, 13 mai 2011

 

Merci, Monsieur Fischbach, pour votre propos méditatif et qui donne donc à penser.

D’emblée, vous présentez deux aspects de notre contemporanéité, qui semblent s’opposer : le statisme de la réalité mondaine se donnant comme un éternel présent, d’une part, et le dynamisme qui accélère de plus en plus la réalité humaine, d’autre part, phénomènes dont la source commune serait la forme actuelle (salariée) du travail. Vous explicitez cela en référence à Heidegger (Être et Temps, § 12, et La logique comme en quête de la pleine essence du langage, cours de 1934), qui met en évidence que l’histoire en tant qu’advenir se trouve alors comme réifiée en simple succession de faits s’entassant aussitôt dans le passé. Cela est à l’origine même de « la privation de monde » résultant de la double réduction du monde à un cadre spatio-temporel vide et de l’homme à un étant lui faisant simplement vis-à-vis, alors que le mode d’être de l’existant humain n’est pas celui d’un être dans le monde d’une simple chose (comme l’eau dans le verre) mais celui d’un être au monde, qui habite le monde ou y séjourne selon la durée propre d’une activité coutumière singulière, l’existant étant ainsi un être auprès du monde et non pas près du monde. La préoccupation caractérise alors cet être au monde de l’existant, qui est projeté dans le monde où il doit établir son séjour, le souci n’étant pas un affect contingent mais une structure existentiale du mode d’être de l’existant puisque le sujet ne pré-existe pas à un monde objectif dans lequel il s’inscrirait ensuite, ce qui est « une présupposition fatale » (Heidegger), selon laquelle la subjectivité de l’existant et l’objectivité du monde seraient préalablement constituées comme indépendantes l’une de l’autre.

Vous en revenez alors à « la privation de monde », ou « démondanéisation », toujours en référence à Heidegger (Être et Temps, § 14, et Prolégomènes à l’histoire du concept de temps, cours de 1925), pour vous demander quelle est la cause d’une telle « extraction » d’un sujet qui se trouverait alors opposé à un monde qui lui serait comme une pure extériorité. L’origine de cette extraction se trouve, selon Heidegger, dans le monde de l’ouvrage, ce que vous rapportez alors à la « séparation », chez Marx, de l’homme et de ses moyens de production de choses porteuses de valeur. Mais, insistez-vous, pour bien comprendre un tel phénomène, la référence au monde de l’ouvrage artisanal doit faire place à la référence au monde du travail industriel : il faut cette extraction, cette séparation de l’existant humain à l’égard du monde, pour qu’à partir du temps originel advienne (si l’on peut dire ici) un temps spatialisé comme cadre abstrait vide de toute chose, ce qui suppose la forme industrielle du travail salarié, qui produit donc à la fois le statisme et le dynamisme du monde contemporain. Marcuse retiendra bien cela en faisant du travail une réalité ontologique (et non simplement économique ou même historique), dans et par laquelle l’existant mais aussi le monde lui-même adviennent historiquement, ce qui « aliène », effectivement, la forme industrielle du travail.

Vous concluez sur la caractérisation essentielle du capitalisme contemporain comme relevant, précisément, d’une telle « aliénation », qui concerne l’être de l’homme, certes, mais aussi l’être du monde lui-même, la visée d’une abolition du travail qui remédierait à cette situation devant consister pour l’existant à se libérer dans le travail et non pas du travail (le sens commun lui-même ne pouvant consentir à une quelconque cessation ou « fin du travail »), ce qui œuvrerait ainsi à une véritable émancipation de la condition humaine.

Joël GAUBERT