libéralisme politique et diversité culturelle

Alain Renaut, 6 novembre 1998

Nous tenons, monsieur Renaut, à vous témoigner notre plaisir de vous revoir à Nantes en cette circonstance, mais aussi à vous remercier de la richesse et de la rigueur de votre propos.

En bonne méthode, vous avez d’abord construit le problème qui nous occupe ce soir, en le faisant jaillir de l’essence même du libéralisme politique, qui serait rendu problématique par sa double postulation principielle de la rationalité consensuelle du choix des fondements du vivre ensemble, d’une part, et de l’irréductibilité de la pluralité des conceptions du bien ou des systèmes de valeurs, d’autre part.

Vous vous êtes ensuite attaché, en référence à John RALWS, à reconstruire la solution idéale-typique du libéralisme politique, qui repose sur la double thèse de la priorité de la détermination procédurale du juste (qui relève du droit) sur la revendication substantielle du bien (qui relève de la morale), et de la primauté de la capacité normative formelle du sujet de se donner à lui-même ses propres fins (ce en quoi consiste son autonomie) sur le contenu effectif ou matériel de ces fins elles-mêmes.

À l’encontre de cette entreprise de fondation libérale du vivre ensemble, vous avez rappelé, en référence à Charles TAYLOR, la double objection du communautarisme, selon laquelle le libéralisme politique serait lui-même culturellement contextualisé en ce qu’il est précisément fondé sur le présupposé, d’ordre éthique, de la supériorité du juste sur le bien, cette « intuition morale » minimale devant elle-même, plutôt qu’être déniée, contribuer à la resubstantialisation d’un sujet qui sans cela risquerait de dépérir du formalisme qui le réduit à une coquille vide (à cette fin, la pensée herméneutique, qui réincarne le moi en le réinscrivant dans le récit culturel qui le constitue, pourrait être légitimement sollicitée, comme chez Paul RICŒUR notamment).

Vous avez tâché, enfin, de dessiner un positionnement personnel, en critiquant les conséquences ultimes du choix anti-libéral du principe communautarien qui conduirait, à terme, à un « réarmement moral » profondément dommageable au vivre ensemble, bien sûr (en ce qu’un tel néo-romantisme reconduirait destinalement à « la guerre des dieux » – au sens de Max WEBER – par le biais de la dissolution de l’idée universelle d’humanité), mais aussi, voire surtout, immanquablement mortel pour le vivre personnel que les Lumières fondent sur l’autonomie du sujet.

Vous attirez donc notre attention sur le réel danger que constitue en cette fin de siècle le prétendu « dépassement communautarien » du libéralisme politique, tout en insistant sur la chance historique que représente une telle mise en discussion d’un libéralisme qui devrait y trouver l’occasion d’une nouvelle autoréflexion salutaire pour lui comme pour l’humanité elle-même.

Questions à Alain RENAUT

Si vous le voulez bien, nous pouvons repartir de ce qui a constitué une, voire la pierre d’achoppement dans notre débat d’hier soir : l’interprétation de la référence républicaine, point de départ sans doute « polémique » mais qui pourrait bien nous reconduire au plus profond de notre discussion théorique relative au problème de la fondation ultime du choix des normes du vivre ensemble.

Dans votre positionnement personnel consistant à faire vôtre la tâche d’un libéralisme qui s’autoréfléchirait et donc s’autofonderait toujours plus et mieux à l’encontre d’un communautarisme dommageable en ce qu’il alimente la guerre des dieux, vous avez curieusement reconduit, de façon insistante, la référence républicaine elle-même à son propre communautarisme, sous la figure notamment de son « moralisme éducationnel », qui se référerait à une conception substantielle de la vertu, voire des vertus. Une telle interprétation de la référence républicaine ne peut, bien entendu, qu’en délégitimer la prétention de constituer une instance critique face à la communautarisation croissante du vivre ensemble.

Mais n’est-il pas nécessaire de distinguer le devenir-monde idéologique de la référence républicaine (substantialisant, réifiant et donc éventuellement obscurcissant et aliénant) et l’Idée républicaine elle-même, comme on le fait, par ailleurs, à l’avantage du libéralisme quand on en dédouane la dimension proprement politique de la pathologie de son devenir-monde économique ? L’Idée républicaine n’est-elle pas elle-même constitutive d’un libéralisme politique bien compris, dont l’origine et le fondement jusnaturalistes pourraient bien constituer des références critiques susceptibles d’identifier et de combattre les deux frères ennemis que sont devenus le libéralisme économique et le communautarisme ethnique, qui s’alimentent réciproquement plus qu’ils ne se combattent ? L’actuel débat politique, en France, à propos de l’introduction à l’école d’ « une éducation à la citoyenneté » par exemple, ne témoigne-t-il pas de l’urgence d’une telle distinction ? En effet, c’est le gouvernement socialiste-pluriel qui, conjointement converti au principe libéral du marché et au principe communautaire du « droit à la différence », substantialise l’Idée républicaine en en rabattant l’autonomie juridique sur un moralisme sociologisant, comme si un catéchisme des vertus pouvait réellement combattre une violence que l’on tolère voire encourage par ailleurs, à l’école comme au dehors ? Ceux qui sont vraiment attachés à l’Idée républicaine ne cessent, au contraire, de travailler à la distinction entre le juste procédural, fondé sur une instruction abstraite ordonnée à la seule autorité de l’argument le meilleur, et le bien substantiel, fondant une éducation concrète commandée ici par le nouvel argument d’autorité d’une civilité qui prétend désormais tenir lieu de citoyenneté. Une telle démarche ne contribue-t-elle pas à reconstruire le statut critique, à la fois théorique et pratique, de l’Idée républicaine telle qu’elle est fondée sur l’exigence d’autonomie formelle, et non pas sur l’existence d’une identité factuelle, essentiellement chez Rousseau et Kant, sous les figures respectives de la souveraineté de la volonté générale et de l’autonomie personnelle ?

C’est à vos travaux notamment que je dois une telle référence républicaine, dont vous reconstruisez à la fois la généalogie et l’idéal-type dans « Des droits de l’homme à l’idée républicaine ». Vous y établissez, en effet, que ce qui fait le propre de l’Idée républicaine c’est de constituer une « synthèse » à la fois originale et féconde de la référence libérale aux droits-libertés et de la référence sociale aux droits-créances par la médiation des droits-participations, qui subsument le souci de la solidarité-fraternité (pouvant conduire à l’institution de services publics en vue de satisfaire à la revendication des « droits à » l’instruction, la santé … ) sous le principe de la participation active du citoyen à la souveraineté politique (en vue de satisfaire l’aspiration des « droits de » s’exprimer, s’assembler, débattre, publier, voter … ). Puisque vous accordez vous-même un rôle non négligeable dans l’élaboration d’une telle synthèse à la pensée et à l’action politiques de la République française de 1848 (par exemple à Ledru-Rollin, notamment dans sa critique du droit historique selon Savigny), jugeriez-vous totalement incongru que l’on se demande si « la République en France », fondée sur la séparation de l’État et des églises, comme de la société civile et de l’école, n’illustre pas au mieux, dans son Idée au moins sinon toujours dans sa réalité, une telle synthèse de l’un (libéral, procédural, formel) et du multiple (culturel, communautaire, substantiel) ? L’espace public et l’espace privé ne s’y trouvent-ils pas distingués et articulés de façon à donner droit de cité aux différences communautaires tout en en limitant les inévitables prétentions communautaristes de faire la loi, contrairement à ce qui se passe dans « la démocratie en Amérique » (où la référence vertuiste civile, substantielle jusqu’au fondamentalisme, défie de plus en plus l’État de droit civique procédural, dont la logique relève désormais plus elle-même du libéralisme économique que du véritable libéralisme politique)?

Cela me conduit, enfin, à vous demander, comme à me demander, si le libéralisme non républicain, et même anti-républicain, doit réellement être pris au sérieux quand il prétend bruyamment, comme c’est de plus en plus le cas, constituer le nouvel « horizon indépassable de notre temps » sur le plan théorique et même, sur le plan pratique, « la fin de l’histoire » ?

Joël GAUBERT, le 7 novembre 98

N.B. : Alain Renaut a commencé de répondre à ce questionnement lors de la séance du 7 novembre et a présenté une élaboration de son argumentation à propos des rapports du libéralisme, du communautarisme et du républicanisme dans les dernières pages de la publication de sa conférence : Libéralisme politique et pluralisme culturel, Pleins Feux, 1999.