l’humanisation de la nature – synthèse

André STANGUENNEC, 3 février 2012

Merci, André Stanguennec, pour votre propos à la fois érudit et médité, comme toujours.

Vous commencez par présenter, en introduction et en référence à Martin Heidegger, la distinction entre deux types de langage portant, pourtant, sur le même objet, la nature : le discours scientifique, de type physico-mathématique et ontique, et le discours philosophique, de type logico-dialectique et ontologique, deux types de langage qui peuvent et même doivent entretenir des rapports étroits, de nature dialectique insistez-vous, notamment pour ce qui est de la culture, du monde proprement humain qui émerge progressivement de l’étant physique et de l’étant biologique, sur le fond du tout de l’Être. Vous proposez alors l’hypothèse que la nature elle-même est susceptible de se révéler comme relevant d’une rationalité dialectique (ainsi que Sartre en avait eu l’intuition), c’est-à-dire d’une praxis, d’une action de soi sur soi, comme en témoigne la science moderne (chez Stéphane Lupasco, notamment).

Vous repartez donc de là, en présentant d’abord l’interprétation globale et dialectique de la nature, ou encore la pensée systémique, notamment chez Gilbert Simondon, qui remonte jusqu’aux conditions pré-atomiques des êtres individués et de leurs relations, selon une démarche transductive, qui suit l’être dans sa genèse, tendue entre énergies entropiques et énergies neguentropiques et procédant par des structurations successives, qui engendrent une individuation progressive des éléments, comme en une réflexion immanente à la nature, insistez-vous (en référence à tels ou tels thèmes kantiens et hégéliens, mais aussi à Héraclite et même à Engels, qui restitue son historicité à la nature, sans accéder, pour autant, au soi phusique, qui est d’ordre relationnel et non pas substantiel).

Puis, vous étendez ce propos aux systèmes organiques ou vivants, en référence à Ludwig von Bertalanffy, selon qui l’homme se distingue radicalement de l’animal en s’ouvrant à une altérité mondaine illimitée, alors que l’animal en demeure, lui, à son milieu ambiant ; puis, en référence à Francisco Varela, qui précise le type de réflexivité qui existe déjà au niveau de l’autopoïèse phusique, physique et biologique.

C’est à partir de là que la réalité proprement humaine accède à la modalité ontologique de la séité systématique, qui n’est pas un étant situé dans un environnement mais un être-soi ouvert à un monde de communication potentiellement illimité, son inquiétude constitutive étant motrice de ses pulsions, qui ne sont pas des instincts, sa fonction ou faculté symbolique le corrélant alors à tout l’univers en le faisant passer du symptôme et du signal au pur symbole (selon Ernst Cassirer), un tel auto-dépassement, qui est à la fois individuant et totalisant, accroissant en même temps, progressivement et dialectiquement, la structuration objective et l’individualisation subjective. C’est une telle « course de la nature », tendue entre virtualité et actualisation, et intégrant-dépassant une pathologie féconde (comme Friedrich Nietzsche l’avait puissamment intuitionné), que méconnaît la systématicité culturelle chez Niklas Luhmann, dont le fonctionnalisme cybernétique mécanique demeure aveugle à toute transcendance signifiée comme à toute action réflexive de soi sur soi, comme le lui oppose Jürgen Habermas.

Vous concluez alors sur la spécificité du système génétiquement ouvert, ouvert à l’autre comme à soi-même, en insistant sur l’ouverture évolutive et dialectique qui caractérise les systèmes culturels, de nature symbolique, ce qui les distingue des systèmes fermés et aussi des systèmes ouverts mais simplement fonctionnels. Vous citez, en ce sens et à propos des genèses dialectiques, votre maître Gilles Gaston Granger, selon qui une phénoménologie comprise et pratiquée de façon herméneutique garde toute sa place aux côtés de la science la plus actuelle.

Joël GAUBERT, le 4 février 2012