L’expérience du malheur – synthèse

Lucien GUIRLINGER, 4 mai 2007

Merci, Lucien Guirlinger, pour ce propos à la fois savant et existentiel.

Vous faites d’emblée remarquer que si le bonheur fait l’objet d’un conflit d’interprétation, le malheur semble bien relever, lui, d’une expérience commune qui fait l’objet d’une identification consensuelle en tant que mauvaise rencontre (mal-heur) tenant lieu d’« expérience cruciale » susceptible de bouleverser voire de renverser l’orientation ou le sens de toute une vie, comme nous l’apprend l’expérience de tout vrai chagrin.

Vous vous interrogez alors sur la réalité du malheur : de quoi et comment le malheur est-il fait ? Selon les Stoïciens, le malheur est « subjectif » en ce qu’il réside dans la représentation fausse que l’esprit de l’homme se fait du monde, alors que le christianisme objective le malheur en l’identifiant à un Mal que ferait subir aux hommes une puissance extérieure et supérieure, ou encore un « malin génie » (comme dit Descartes pour en rejeter aussitôt l’hypothèse), ce qui engendre chez l’homme un profond sentiment de culpabilité, que Saint Augustin radicalise en parlant de « péché originel » et Kant encore plus en imputant à l’homme la responsabilité du mal qu’il commet et même de celui qu’il subit.

À l’encontre de cette identification du malheur au mal, vous rappelez alors fermement que l’homme est bien plutôt victime que coupable du malheur, pris qu’il est dans ce que vous appelez « le triangle du malheur », fait de nécessité, de contingence et de liberté, l’initiative humaine n’ayant qu’une marge de manœuvre réduite dans l’immensité et la complexité du réel (comme Pascal, Schopenhauer ou encore Nietzsche en ont eu l’intuition profonde), réel que la psychanalyse rend encore plus inquiétant et consistant en l’inscrivant au plus profond de l’homme lui-même. Un tel malheur, intrinsèque à la condition finie de l’humanité, est le mieux représenté dans les grandes œuvres des poètes, dites-vous, depuis les tragiques de l’Antiquité, mais aussi Lucrèce et Boëce ou encore Shakespeare, leçon d’humanité dont Michel Serres, notamment, nous appelle à nous ressouvenir.

Vous concluez alors en insistant sur la nécessité de cultiver notre capacité de riposter au malheur en nous instruisant, sans doute, du stoïcisme comme du bouddhisme, mais aussi et surtout en reconstruisant inlassablement l’édifice de la culture auquel le malheur porte incessamment atteinte, et ce en forgeant un destin qui soit à la mesure de la puissance de « résilience » qui est en l’homme, dites-vous en référence à Boris Cyrulnic. Mais c’est par une question abyssale que vous en terminez : « N’y aurait-il pas des malheurs insupportables et donc insurmontables ? ».

Joël GAUBERT