Les sentiments moraux : peut-on créer le lien social ? – synthèse

Michel Malherbe, 12 avril 2013

Merci, Michel Malherbe, pour votre propos à la fois méditant et savant, et, qui plus est, souvent teinté d’humour.

Vous commencez, d’emblée, en référence à l’article 1er de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et à la devise républicaine française, par rapporter la liberté à la politique, l’égalité au droit et la fraternité à la morale, mais sans la faire dépendre de la loi morale, pas plus que de la loi politique et juridique.
Pour mieux identifier la fraternité et répondre à la question : « Qu’est-ce qui fait le lien social ? », vous vous tournez vers le champ des sentiments moraux. La première passion, qui est à l’origine de la détermination des biens et des valeurs, est l’amour de soi, qui finit par composer un système de coexistence générale par la médiation d’un calcul tendant à harmoniser les intérêts de tous. La seconde passion fondamentale est la bienveillance (ou l’amour de l’autre), qui attribue de la valeur aux personnes proportionnellement à la proximité que l’on entretient avec elles. Cet amour de l’autre en appelle, par son adresse, à la réciprocité de la part de cet autre en lui témoignant une estime qui le surhausse à son propre regard et le fait entrer dans un espace commun d’appréciation et d’approbation, ce qui élargit la sensibilité de chacun d’eux. Ce début de généralisation se trouve augmenté par l’intervention d’un tiers spectateur appréciant ce début d’échange et accordant du mérite à celui qui, en l’initiant, engendre la civilité ou la convenance (ou, sinon, en le sanctionnant négativement de ne pas l’avoir fait, voire de l’avoir empêché), ce qui constitue le début de la justice, sans qu’il soit besoin de faire référence ici à quelque loi juridico-politique ni même à quelque obligation morale, tout en posant pourtant ainsi les conditions de possibilité de l’avènement de la fraternité.

Puis vous annoncez votre second point, qui concerne les rapports de la morale et du droit, notamment en référence à la reprise par Sophie de Grouchy (Marquise de Condorcet), dans ses Lettres sur la sympathie, 1798), de la Théorie des sentiments moraux d’Adam Smith (1759), dont elle est co-traductrice, et selon laquelle l’action généreuse (du laboureur prospère en faveur d’un indigent, par exemple) n’est pas, ou pas seulement, juste mais aussi bonne, sans qu’aucune obligation proprement morale ne préside pourtant à ce geste vertueux, cette obligation n’apparaissant que dans le cas d’une mauvaise action qui fait du tort à autrui, les lois de justice elles-mêmes n’étant pas de l’ordre d’une instance ou institution qui surplomberait les actions des hommes. Vous insistez, alors, sur le fait que, contrairement au pessimisme anthropologique de Smith, qui ne met à l’origine et au fondement des rapports sociaux, et donc du lien social lui-même, que l’échange de type économique, Sophie de Grouchy lui reproche de ne pas avoir suffisamment accordé à la sympathie, à laquelle il reconnaît pourtant un rôle social important. Cette sympathie, dit-elle, serait susceptible, en se composant avec la raison, qui éclaire et oriente la sensibilité en instruisant la délibération, de prendre part au jugement moral, tout comme au jugement juridique si l’on fait intervenir le droit, dans lequel la raison tranche et sanctionne. Mais la référence au droit introduit une préférence entre deux réclamations opposées (celle du riche et celle du pauvre), engendrant ainsi un tort en même temps qu’une satisfaction, ce qui selon Sophie de Grouchy ne relève que d’un droit négatif, duquel il faut distinguer le droit positif, qui exige que ce que l’une des parties gagne ne le soit pas au détriment de l’autre, notamment en matière d’égalité des sexes.

En conclusion, vous opposez à la position d’Adam Smith, selon qui l’on peut traiter du lien social, et même le fonder, en faisant l’économie de toute obligation, la position de Sophie de Grouchy qui en traite, in fine, en référence à l’obligation politique, laquelle s’impose par la médiation d’une raison qui seconde le cœur, jusque dans l’amour de la nation et de l’humanité.

Joël GAUBERT

Les ‘Lettres sur la sympathie’ (1798) de Sophie de Grouchy, marquise de Condorcet, Voltaire Foundation, ISBN: 978-0-7294-1000-7