Le cinéma : de l’art à la vie – synthèse

Michel HERREN, 29 novembre 2013

Merci, Monsieur Herren, pour votre propos à la fois savant et vivant.

Après avoir rappelé le thème général de vos travaux de recherche – la phusis poïétique ou la musique tragique de la vie, en référence à Nietzsche notamment –, vous entamez votre propos de ce soir par la distinction opérée par Tanguy Viel entre le cinéma français et le cinéma américain. Le premier témoigne du cartésianisme réflexif continental et le second de l’empirisme pragmatique anglo-saxon, les Français illustrant ainsi l’idéalisme vertical platonicien (ce qui donne « le cinéma d’auteur », par exemple, qui en appelle à la pensée), les Américains témoignant, eux, de l’idéalisme horizontal aristotélicien, leur cinéma étant tout d’action.

Vous interprétez donc, alors, le moment platonicien de l’histoire de la pensée comme visant à gagner une connaissance claire et constante, qu’il trouve dans la stabilité de l’Idée méta-phusique (qui transcende les phénomènes phusiques, toujours divers et fuyants), reprenant ainsi l’ancienne lutte entre la philosophie et l’art, pour accorder à la philosophie, et non plus à l’art tragique, notamment, le privilège de dévoiler la vérité. Platon rompt ainsi avec la poïesis sacrée des musiciens législateurs éducateurs, auxquels le philosophe, qui se veut roi, va désormais disputer le pouvoir d’instituer la cité et même l’humanité, en s’autorisant, paradoxalement, de la musique suprême qui fonde la poïesis sur une technè, ce qui substitue la fabrication technique à la productrice éclosion phusique. Mais la réinterprétation aristotélicienne de la pensée platonicienne en tempère l’idéalisme, pour revaloriser la technè poïétique, l’illusoire apparence artistique devenant ainsi l’apparaître sensible de l’Idée intelligible.

Vous en concluez alors, quant à la triple question initialement annoncée de l’essence de la musique, de l’art et de la philosophie, qu’ils sont, depuis Platon, l’accomplissement ascendant de la phusis mais tout entière reprise et comprise dans l’Idée intelligible ; conceptualité d’une telle puissance qu’elle envahit toute notre culture moderne mondiale, entendue comme technè poïétiquè, qui substitue, donc, la fabrication technique (tributaire de l’Idée) à la production artistique phusique spontanée, dont les source et ressource tragiques se trouvent de plus en plus refoulées par une machination généralisée.

Mais, dites-vous, le cinéma peut alors représenter une résurgence de la spontanéité phusique, paradoxalement médiatisée par l’industrie culturelle de masse contemporaine, non pas le cinéma français, toujours à la traîne des Idées (du Vrai du Bien et du Beau), ni même le cinéma américain, dont le moralisme pragmatique du « happy end » ne correspond pas, non plus, à la vitalité phusique.

Vous en concluez qu’il est certes difficile, mais toujours possible, pour l’artiste, de prolonger en toute spontanéité la phusis artistique et de remplir par là sa fonction d’éducateur. Sa tâche est ainsi d’interpréter la phusis poïétique en allant de la spontanéité (phusique) à la régularité (poïétique), et réciproquement, en un mouvement incessant de va-et-vient, et en s’en remettant, dans la mesure du possible, au rêve et à l’ivresse, en référence à Nietzsche, pour devenir éducateur de et à la vie. Certains artistes-cinéastes y parviennent, par-delà ou en-deçà des cinéastes français et américains, pour retrouver et représenter le pur jaillissement de la phusis poïétique, qui échappe alors au carcan de l’idéalisme, comme dans un certain cinéma asiatique notamment.

Joël Gaubert