la nouvelle connaissance du vivant

André STANGUENNEC, 23 mars 2001

Nous vous remercions, Monsieur Stanguennec, pour cette incursion à la fois érudite et réflexive dans la nouvelle connaissance de la vie.

Après avoir salué G. Canguilhem, vous nous proposez deux questions, la première de nature épistémologique : « En quoi consiste la nouvelle connaissance de la vie ? », la seconde d’ordre ontologique : « Quelles sont les implications de cette nouvelle connaissance de la vie pour ce qui est du mode d’être du vivant : faut-il penser les êtres vivants en référence aux étants physiques ou aux étants humains ? ».

Vous commencez par une généalogie de la nouvelle connaissance de la vie qui trouve sa fondation dans la théorie cellulaire (née au XIXe siècle avec Schleiden et Schwann) qui « isole », si l’on peut dire, ce qui caractérise en propre le vivant, son constituant élémentaire : la cellule, rendant ainsi compte notamment des échanges de l’organisme avec son milieu et de l’auto-reproduction, l’auto-développement et l’auto-réparation des êtres vivants. En en résolvant les antinomies les plus classiques, cette découverte révolutionne les théories de l’embryologie, de l’évolution, de la génétique et surtout de la biologie moléculaire, aujourd’hui devenue paradigmatique dans ses termes mêmes de « code », « message » et « information », qui ont pénétré jusqu’à l’opinion publique.

C’est à ce moment que vous en venez à la dimension ontologique de cette nouvelle connaissance de la vie en vous interrogeant sur le statut de l’analogie finaliste qui règne dans la biologie moléculaire : cette analogie ne relève-t-elle que du discours du sujet étudiant (l’homme, le scientifique) ou bien caractérise-t-elle l’être même de l’objet étudié (l’étant vivant) ? L’examen de cette question donne lieu à une réactivation du débat entre les trois grandes interprétations philosophiques qui s’affrontent classiquement à ce propos : le finalisme, le mécanisme et le vitalisme.

Vous commencez par le mécanisme qui prétend réduire l’étant vivant à l’étant inerte : vous en mettez en évidence les difficultés internes et même les présupposés finalistes, dont témoignent les termes de « projet », de « téléonomie » et d’ « invariance », dont use le néo-mécanisme de Monod par exemple. À l’opposé, le vitalisme (depuis Bichat jusqu’à Bergson et Theillard de Chardin notamment) radicalise ontologiquement la finalité en en faisant une force vitale à l’œuvre dans les êtres vivants eux-mêmes tout en étant essentiellement distincte de la force matérielle, ce qui reconduit les difficultés de tout dualisme ontologique puisqu’on ne peut alors rendre compte de  l’efficience d’une telle force immatérielle sur la matière qu’en la concevant finalement comme étant d’origine et de nature transcendantes.

Vous en venez donc, en référence à Merleau-Ponty, Jonas et Pichot mais aussi Kant, à une tentative de dépassement de l’antinomie formée par le mécanisme, qui accorde trop peu à la finalité, et le vitalisme qui lui accorde trop, par la fondation d’un néo-finalisme qui pense la finalité du vivant comme relevant d’une fin à la fois réelle et interne à la matière de l’organisme lui-même, ce qui met en évidence la réflexivité déjà à l’œuvre dans le vivant. Vous accordez alors à une telle catégorie de finalité le statut épistémologique d’un jugement phénoménologique qui pense le vivant tel qu’il apparaît à l’homme en référence analogique à la technique et au langage humains, ce qui est nécessaire pour rendre intelligibles les phénomènes organiques observables. La finalité du vivant renvoie donc de façon ultime à la finalité éthique puisque la connaissance du vivant relève elle-même d’un intérêt pratique inscrit dans le vivant qui se pense lui-même par la médiation de la connaissance de la vie.

Cependant vous terminez en évoquant deux difficultés internes à ce néo-finalisme, qui ne rend pas compte de l’émergence de la finalité à partir de l’inertie de la matière et tombe sous le coup de l’impossibilité de la preuve de l’adéquation à son objet du jugement finaliste de réflexion qui témoigne de l’éloignement irréversible de l’homme à l’égard de la vie.

ÉLÉMENTS DU DÉBAT

L’essentiel du néo-finalisme du propos du conférencier consistant à penser les êtres vivants en référence analogique aux pratiques finalisées (techniques et langagières essentiellement) des êtres humains pour en éviter la réduction au mode d’être mécanique des étants physiques, la première question demande s’il ne s’agirait pas là d’une nouvelle figure de l’anthropomorphisme qui, aussi réflexive et soucieuse de la recherche scientifique soit-elle, n’en méconnaîtrait pas moins les développements les plus récents qui sembleraient propres à dissoudre l’illusion finaliste dans un mécanisme conçu de façon plus complexe.

L’essentiel de la réponse d’André Stanguennec consiste alors à repréciser le statut épistémologique de l’analogie finaliste (qui est réflexive, c’est-à-dire de l’ordre du discours du sujet étudiant, et non pas constitutive de l’objet étudié), en redéployant sa nécessaire mise en œuvre et son indubitable fécondité dans les découvertes biologiques du dernier siècle, dont les plus marquantes ont recours à l’analogie finaliste pour rendre compte de certains phénomènes observables qui témoignent d’une réflexivité propre au vivant, d’un rapport de soi à soi qui médiatise le rapport au milieu et initie une nouvelle temporalité, ce à quoi rend aveugle la seule référence au mécanisme.

Sont alors adressées au conférencier deux demandes d’explicitation à propos de la place que le néo-finalisme, qui insiste sur l’ordre qui est au cœur du vivant, peut accorder aux thèmes récurrents dans la nouvelle connaissance scientifique du « chaos », de l’ « événement » et de l’ «  émergence », ainsi que de ses implications bio-techniques et bio-éthiques, et même politiques, dans la pratique humaine du vivant (notamment de l’homme lui-même) aujourd’hui dominée par un mécanisme techno-scientifique dont on aperçoit bien les limites et même les pathologies.

En réponse à la première demande, André Stanguennec indique qu’il intègre à sa conception néo-finaliste la référence contemporaine au désordre, qui peut constituer une source féconde pour la constitution même de la finalité dans l’événement de la rencontre de l’autre par l’être vivant (que cet autre soit le milieu lui-même ou un autre être vivant), ce qui ne se peut que dans le cadre du néo-finalisme évolutif contemporain et non pas dans celui du finalisme fixiste antique ou classique.

Pour ce qui est de la seconde demande, André Stanguennec pose que dans la pratique humaine du monde, d’autrui et de soi, il est urgent de redonner toute sa place régulatrice à la finalité éthique, et donc à la visée de l’autonomie morale et politique, cette capacité qui fait obligation à l’homme de donner une fin à sa vie et à la vie ne pouvant qu’être renforcée par la reconnaissance de la finalité qui est déjà à l’œuvre dans le vivant, ce qui pourrait donner lieu à une féconde reprise du principe espérance par le principe responsabilité. À ce niveau de considération des rapports de l’homme au monde et même à l’univers, on retrouve le « principe anthropique » de la nouvelle cosmologie dont le sens ultime est de nature éthique et qui serait susceptible de fonder une « nouvelle alliance » de l’homme pensant, des êtres vivants et des étants physiques, qui permettrait d’échapper à la fois à l’instrumentalisme mécaniste et au quiétisme spiritualiste.

J. GAUBERT