faut-il vouloir la paix à tout prix ?

Joël GAUBERT, 21 novembre 2003

Si par paix on entend un état de repos et même de quiétude qui permet aux hommes de survivre, de vivre ensemble et surtout de bien vivre, comment pourrait-on et même devrait-on ne pas la vouloir à tout prix, comme étant le souverain bien, puisque l’état de droit qui l’institue met fin à la guerre de tous contre tous qui figure le mal suprême ? En effet, c’est tout d’abord par contraste avec l’existence de fait de la guerre (qui provient de la finitude de la condition humaine) qu’apparaît la représentation (imagée ou idéelle) de la paix comme l’exigence de droit d’un tel bien, en ce qu’il inclurait ou engendrerait tous les autres (la sécurité procurant la liberté et l’égalité), ce qui nécessite de passer de la représentation symbolique de la paix à son institution historique par la médiation d’un contrat social motivé et effectué par une volonté de paix triplement impérative : techniquement (pour la survie), pragmatiquement (pour la vie commune) et catégoriquement (pour la vie bonne). Une telle « paix par le droit » doit donc s’étendre au niveau international pour s’établir durablement en mettant définitivement la guerre hors la loi, comme l’établit l’aboutissement républicain de l’école moderne du droit naturel, essentiellement chez le Rousseau du Contrat social (1762) et le Kant du Projet de paix perpétuelle (1795), et comme en témoigne historiquement l’institution du droit international au XXe siècle (S.D.N. et O.N.U.), sous la poussée de puissants mouvement d’opinion pacifistes.

Cependant cet Idéal des Lumières de la paix par le droit ne présente-t-il pas des limites et même des pathologies ? En effet, n’a-t-il pas failli historiquement puisque ce n’est pas la paix mais bien la guerre qui est devenue perpétuelle ces deux derniers siècles, sous les figures des guerres civiles et même mondiales (allant jusqu’à inventer des maux radicaux comme la domination totalitaire, l’extermination génocidaire, la menace nucléaire et, maintenant, le terrorisme planétaire) ? Pour le moins inopérant, cet Idéal de la paix par le droit ne se montre-t-il pas, au pire, complice de ce retour de la guerre de tous contre tous en alimentant un « esprit de Munich » prompt à toutes les démissions, voire ne se fait-il pas l’instrument idéologique le plus insidieux d’une nouvelle expansion impériale qui s’en autorise pour s’auto-proclamer « Empire du Bien » et faire la guerre à un « Axe du mal » ? Mais cela même ne témoigne-t-il pas d’une irréductible conflictualité de la réalité humaine qui pourrait et même devrait nous faire préférer la guerre à la paix, guerre qui peut s’imposer pour sauvegarder et même promouvoir la liberté qui fait la dignité de l’homme, jusqu’au risque de la mort violente, l’horreur de la guerre faisant alors place à l’honneur de la guerre ? La guerre peut et doit ainsi faire l’objet d’une volonté triplement impérative : elle s’impose techniquement (pour sauvegarder ou accroître son être propre), pragmatiquement (pour se faire reconnaître comme courageux) et catégoriquement (pour mériter l’estime de soi-même comme préférant la vie libre et exigeante à une survie serve et émolliente), au niveau aussi bien inter-individuel (en amour et en amitié) qu’intra-étatique et surtout inter-étatique, là où la guerre trouve à la fois sa véritable essence et toute sa nécessité, au mépris d’un droit international qui n’est au mieux qu’une illusion et au pire un mensonge. Cette classique argumentation belliciste (Calliclès, Machiavel, Nietzsche) est aujourd’hui reprise, au niveau international, par les tenants du « choc des civilisations » (Huntington) et peut bien paraître plus réaliste et donc plus légitime que la thèse pacifiste.

Mais si cette argumentation réaliste peut produire des effets de lucidité et même de responsabilité dans la critique qu’elle opère de l’idéalisme pacifiste, comment ne pas la soumettre à son tour à cette même critique des idéologies ? En effet, elle semble bien relever elle-même d’une illusion (physique cette fois et non plus métaphysique) dangereuse, en s’absolutisant et renforçant voire produisant par là même ce qu’elle prétend ne faire que constater (la méchanceté foncière des hommes et l’irréductible violence des rapports entre « puissances »), rendant ainsi impossible ce qui a commencé par être préjugé illusoire : la pacification de l’existence humaine. Comment ne pas tenir alors que si la paix n’est pas le souverain bien, elle constitue quand même un bien préférable à la guerre qui, tout en étant en elle-même un mal, est un mal nécessaire étant donné la finitude de la condition humaine ? En effet, qu’il y ait des violences légitimes, justes et même nobles, suffit à invalider le pacifisme radical, mais l’emploi de la violence ne saurait prévaloir en soi sur l’exercice pacificateur du discours (de la raison et donc du droit), qui permet aux hommes d’accomplir progressivement et au mieux leurs dispositions à la survie, la vie commune et la vie bonne, à laquelle la paix ne concourt que si elle est voulue et instituée par et pour la liberté et la vérité et dans l’égalité et la fraternité. À cette fin, il faut œuvrer à limiter la guerre par un droit qui ne la criminalise pas en elle-même et à établir une constitution républicaine dans les États et une « alliance de paix » entre eux, la République étant la forme de gouvernement la plus légitime et la plus propice à la paix en ce qu’elle émane de la souveraineté des peuples et la garantit en retour, tout comme l’alliance de paix par la médiation du droit international. Cette solution confédérale (et non pas fédérale) d’inspiration kantienne doit permettre d’éviter les deux écueils inverses mais complices de la thèse réaliste de la stricte séparation des États (ou civilisations, maintenant), qui pérennise l’état de guerre en le justifiant par avance, et de la thèse idéaliste de la fusion des États qui priverait les peuples de leur souveraineté, au prétexte d’une paix « sans frontière » qui les soumettrait à un État mondial qui ne pourrait être que total et donc, finalement, despotique ou impérial (sous la figure d’un grand Léviathan).

Il est donc à la fois légitime théoriquement et urgent pratiquement d’éviter les deux écueils que constituent les thèses pacifiste et belliciste dans leur unilatéralité respective et conjointe, au triple niveau de l’anthropologie, de la philosophie de l’histoire et de la politique, pour reconstruire l’Idéal de la paix par le droit dans un contexte historique dont la nouveauté ne le rend pas désuet, ou encore « obsolète », mais tout à fait nécessaire pour être pensé et affronté avec le plus de lucidité et de responsabilité possibles, ne serait-ce que pour essayer d’échapper à l’abîme que nous promettent les violences du nihilisme contemporain.

ÉLÉMENTS DU DÉBAT

Référence ayant été faite par le conférencier à l’espoir kantien mis dans le développement d’un débat public réflexif comme l’une des conditions de l’institution de la paix civile et cosmopolitique, mais aussi à la déception de cet espoir par l’extension exponentielle d’un système médiatique administrant une domination symbolique qui semble devenir de plus en plus irrésistible, la question s’est posée de l’efficacité de l’intervention des philosophes dans les affaires publiques. En reprise de son évocation de la nécessité d’une telle intervention des philosophes, non pas tant comme conseillers du Prince que comme instituteurs d’une opinion publique soucieuse d’être éclairée et responsable, le conférencier s’est accordé avec l’auteur de cette question pour reconnaître l’insuffisance de fait d’une telle action éducative. Mais il a tenu à redire (au lendemain de la journée consacrée à la philosophie par l’U.N.E.S.C.O.) que l’enseignement de la philosophie au lycée et en faculté pouvait et devait contribuer grandement à la formation d’un esprit critique public oeuvrant à réinstituer les individus (hommes et citoyens) mais aussi les peuples, les États et les civilisations, comme sujets réflexifs et actifs de leur histoire et de l’histoire universelle, en intégrant et dépassant la référence néo-libérale à un processus historique sans sujet autre qu’un anonyme techno-droit procédural et la référence communautariste à des sujets substantiels sans histoire, sous peine sinon d’enfermer l’humanité dans un destin irréductiblement guerrier. Une telle action éducative ne doit-elle pas saisir l’occasion historique quand elle se présente (comme la guerre des U.S.A. contre l’Irak), en tâchant d’échapper à la fois au réalisme belliciste des faucons et à l’idéalisme pacifiste des colombes, pour œuvrer à une politique pacifique qui donne toutes ses chances à la médiation discursive (au sein de l’O.N.U. notamment, et de l’U.N.E.S.C.O. pour ce qui est du nécessaire dialogue des cultures), tout en envisageant la guerre comme moyen de dernier recours ? À la question alors posée du bien-fondé d’une telle confiance faite à la raison (notamment juridique et morale) en matière de politique devant l’adversité du monde tel qu’il va, le conférencier a alors tenu à redire que seule une telle Idée républicaine de la paix (armée de ses exigences symboliques mais aussi de ses instances matérielles) est susceptible de fonder une politique morale (qui ne sépare ni ne confonde la morale et la politique mais les synthétise par la médiation du droit), à la fois juste et forte (de la force du plus droit, à opposer au prétendu droit du plus fort).

Mais s’est enfin trouvée émise la question de savoir, quand même, si l’actuelle mondialisation néo-libérale des échanges n’œuvrerait pas elle-même au retour de la guerre de tous contre tous, contrairement à l’espoir mis par les Lumières dans les vertus pacificatrices du commerce entre les nations. En réponse, le conférencier redit qu’effectivement la mondialisation capitaliste des échanges, bien loin d’adoucir les mœurs, engendre de nouvelles formes d’inégalité et de servitude et donc d’antagonisme qui généralisent la logique guerrière, et qu’il faut savoir et faire savoir que le monde contemporain est celui de l’empirisme anglo-saxon, dont l’utilitarisme et le pragmatisme travaillent à la marchandisation de tous les domaines de l’existence humaine, ce qu’il faut critiquer et combattre en référence à l’humanisme réellement libéral des Lumières (chez Rousseau et Kant essentiellement), qui est soucieux de toutes les dispositions et aspirations humaines : l’intérêt technique pour la puissance et le désir pragmatique de reconnaissance, sans doute, mais à condition qu’ils soient subordonnés à la volonté d’une connaissance émancipatrice qui seule peut être gage d’une paix véritable.

J. GAUBERT