culture et anthropologie

Daniel DUBUISSON, 17 mars 2000

Nous vous remercions, Monsieur Dubuisson, de cette excursion anthropologique ou, peut-être, anti-anthropologique.

D’emblée vous tenez à démarquer les cultures de la culture, culture au singulier dont vous reprenez la définition ethno-sociologique de Tylor qui la détermine comme étant l’ensemble des techniques, coutumes, institutions et croyances selon lesquelles les hommes vivent collectivement, de façon radicalement différentes selon les circonstances historiques.

Une telle définition de la culture nous reconduit donc à l’irréductible diversité des cultures, relativisme susceptible – vous y insistez fortement – de faire douter l’Occident de ses propres certitudes, qui seraient d’ordre exclusivement ethnocentrique. Vous prenez l’exemple-type de la religion pour illustrer à la fois ce différentialisme irréductible et l’ethnocentrisme occidental, non moins radical, ethnocentrisme subtil, dites-vous, qui reconnaîtrait et méconnaîtrait en même temps l’altérité des autres cultures en un universalisme à la fois illusoire et mystificateur, et donc violent, notamment dans le domaine moral.

Une telle destitution de l’universalisme ne peut donc que destituer l’anthropologie elle-même, à la fois dans son objet et son sujet – un Homme majuscule introuvable -, ce qui serait propre à destituer à son tour l’optimisme naïf des sciences humaines, qui ignoreraient le mal, alors que la littérature est au contraire si attentive à l’inquiétude de la condition humaine.

La tâche de l’anthropologie contemporaine est donc de veiller à la prise en charge de la totalité des hommes, c’est-à-dire à la fois de leur diversité et de leur unité, en un nouveau dialogue de la philosophie et des sciences humaines qui soit susceptible de fonder un humanisme rénové.

ÉLÉMENTS DU DÉBAT

Le propos du conférencier ayant paru beaucoup sacrifier au relativisme selon lequel l’irréductible diversité des faits culturels est propre à débouter de toute légitimité la prétention de juger objectivement des cultures et donc, tout particulièrement, la prétention de l’anthropologie occidentale de constituer une science, la question s’est d’emblée trouvée posée de savoir si l’ethnologie, par exemple, ne témoignerait pas, pour le moins, d’une ouverture aux autres et même d’un souci des autres qui, pour le plus, peut aller jusqu’à transformer l’adhésion naïve à soi en réflexion critique de soi, voire retourner l’adoration de soi en aversion de soi, en négation de soi  dans l’élection des autres et même de l’autre comme tel. Une telle généalogie du relativisme culturel n’est-elle pas propre à en marquer les limites théoriques comme les pathologies pratiques, puisque cette image inversée de l’ethnocentrisme occidental se contredit en prétendant à la validité d’un jugement de valeur culturel (cette évaluation comparative s’accordant, qui plus est, le droit de hiérarchiser les cultures, au bénéfice « des autres » cette fois) qui ne semble guère plus propice au dialogue des cultures, à leur reconnaissance mutuelle comme à leur coexistence pacifique, comme y prétend pourtant le relativisme multiculturaliste contemporain ? L’élection de l’autre et la détestation de soi, surtout si elles sont d’ordre quasi principiel, ne sauraient pas mieux que l’adhésion originelle à soi et la haine aveugle de l’autre fonder une rencontre culturelle qui soit mutuellement féconde.

On peut et doit donc s’interroger sur le statut théorique et pratique d’une telle destitution de la science anthropologique comme n’étant qu’un produit idéologique qui exprimerait tout en le masquant le préjugé ethnocentriste le plus épais et inentamable. Une telle autocritique – désormais avertie de la critique du soi occidental par les autres cultures, que l’ouverture de ce soi aux autres rend précisément visible et audible -, plutôt que d’alimenter encore et toujours une critique de la raison entendue et pratiquée comme destruction de la raison (alors réduite au préjugé occidental par excellence), ne pourrait-elle pas travailler désormais à la reconstruction d’un universalisme de méthode (ou fonctionnel) et non plus de doctrine (ou substantiel), qui appellerait chaque culture à témoigner de son excellence dans la conscience de ses propres limites et pathologies, condition de possibilité d’une véritable ouverture aux vertus des autres comme à leurs vices et de la fondation d’une tolérance qui ne serait plus passive, et finalement restrictive, mais active et décidément « expansive » ? La conscience lucide de soi et la confiance prudente en soi ne constitueraient-elles plus à la fois la fondation et la destination d’une pratique de l’autre comme de soi soucieuse de dépasser la ruineuse alternative d’un ethnocentrisme meurtrier à force d’arrogante puissance et d’un relativisme suicidaire pour cause de scepticisme désabusé ?

Ce travail auto-réflexif de soi sur soi, et même contre soi – qui est sans doute le sens le plus exact, en tout cas le plus classique, de la notion de culture -, en référence à des idéaux régulant une tâche de vérification et de libération infinie à laquelle tout individu et groupe humains sont appelés à participer comme co-sujets, n’est-il pas ce qui constitue l’essence même de la tradition philosophique ? La philosophie, bien loin de constituer un délire égocentrique (de type logocentrique) qui ignorerait voire alimenterait ou, plus encore, produirait la souffrance de l’autre, ne travaille-t-elle pas constamment à éveiller tout homme, à quelque culture (au sens ethno-sociologique) qu’il appartienne, au caractère critique de la commune condition humaine, irréductiblement tendue entre l’inscription malheureuse dans la finitude et l’aspiration à une infinitude heureuse ? N’est-ce pas d’un tel universalisme exigeant que devraient s’inspirer les sciences humaines mais aussi la littérature contemporaines qui sacrifient trop souvent à un relativisme complaisant pour alimenter une inquiétude qui finit par mettre l’humanité en miettes, au lieu d’œuvrer à son émancipation, d’autant plus pacifiée qu’éclairée ? La fondation comme la destination d’une véritable anthropologie culturelle ne doivent-elles pas reposer sur une anthroponomie de type philosophique (réflexif et auto-réflexif), puisque la connaissance de soi (collective comme individuelle) présuppose, en amont, une volonté de savoir et instruit, en aval, le projet de s’accomplir au mieux ?

J. GAUBERT